La Compagnie Brigitte Mougin "Les Trois Volets"
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Sévigné
Fiche et
conditions
Brigitte et
Marquise
La Compagnie
Les 3 Volets
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SEIGNOLLE
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comédienness
La Compagnie Théâtre des 3 Volets présente
Signé Sévigné...
Création théâtrale et montage de Brigitte Mougin
Correspondances de Marie Rabutin-Chantal, Marquise De Sévigné

Contact :
87, rue de l'Ouest. 75014. PARIS
01 45 40 05 08


Les Lettres montées utilisées
1 - Lettre 5 octobre 1673, (Extraits de sa lettre à sa fille)
Voici un terrible jour, ma chère fille ; je vous avoue que je n'en puis plus. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte, nous puissions jamais nous rencontrer. Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous. C'est son état naturel et le seul qui peut lui plaire... Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons; je les ai senties et les sentirai toujours. J'ai le cœur et l'imagination tout remplis de vous; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours... Je vous cherche toujours et je trouve que tout me manque parce que vous me manquez. Mes yeux qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois ne vous trouvent plus... Il me semble que je ne vous ai point assez embrassée en partant: qu'avais-je à ménager ? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse; je ne vous ai point assez recommandée à Monsieur de Grignan...
Jamais un voyage n'a été si triste...
Adieu ma chère enfant, aimez-moi toujours.
2 - Lettre
Me voici bien près de Paris ma très chère bonne; je ne sais comme je me sens; je n'ai aucune joie d'y arriver, que pour recevoir toutes vos lettres que je crois y trouver. Je ne sais quelle raison aura eue Monsieur de Coulanges pour ne me les pas envoyer à Bourbilly comme je l'en avais prié.
Hors cela où je vous trouve, je ne prévois aucun plaisir. Je mériterais que mes amies me battissent et me renvoyassent sur mes pas : plût à Dieu ! Peut-être que cette humeur me passera mais il ne peut jamais arriver que je ne souhaite uniquement et passionnément de vous revoir et que je ne craigne plus que toutes choses, ce qui me pourrait empêcher cette satisfaction. Je penserai continuellement à vous, sans que je puisse jamais rien oublier de ce qui vous regarde. Parler de vous sera mon sensible plaisir. Je vous demande de vous fier à moi et de ne rien craindre de l'excès de ma tendresse. Ma seule consolation, en attendant que je vous vois, sera de recevoir de vos lettres, vous écrire et vous aider si je le puis. Voilà mon application et voilà comme je me trouve. Je regarde tous ces lieux où je passais il y a quinze mois avec un fonds de joie si véritable et je considère avec quels sentiments j'y repasse maintenant et j'admire ce que c'est que d'aimer quelque chose comme je vous aime.
Si vous croyez ma bonne que j'exagère d'un seul mot et que je dise ceci pour remplir ma onzième lettre, vous n'êtes pas juste et c'est dommage que je dise si vrai. Mais je suis persuadée que vous me connaissez assez...
3 - Lettre à Bussy-Rabutin 1648
(Aux Rochers)
Je vous trouve un plaisant mignon de ne m'avoir pas écrit depuis deux mois. Avez-vous oublié qui je suis, et le rang que je tiens dans la famille ? Ah ! vraiment petit cadet, je vous en ferai bien ressouvenir; si vous me fâchez, je vous réduirai au lambel. Vous savez que je suis sur la fin d'une grossesse, et je ne trouve en vous non plus d'inquiétude de ma santé que si j'étais encore fille. Et bien, je vous apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un garçon, à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait, et que j'en ferai encore bien d'autres seulement pour vous faire des ennemis. Vous n'avez pas eu l'esprit d'en faire autant le beau faiseur de filles. Mais c'est assez vous cacher ma tendresse mon cher cousin; le naturel l'emporte sur la politique. J'avais envie de vous gronder de votre paresse depuis le commencement de ma lettre jusqu'à la fin, mais je me fais trop de violence, et il faut en revenir à vous dire que Monsieur de Sévigné et moi vous aimons fort, et que nous parlons souvent du plaisir qu'il y a d'être avec vous.
4 - Lettre à Gilles Ménage 1652
Je vous dis encore une fois que nous ne nous entendons point et vous êtes bien heureux d'être éloquent, car sans cela tout ce que vous m'avez mandé ne vaudrait guère. Quoique cela soit merveilleusement bien arrangé, je n'en suis pourtant pas effrayée, et je sens ma conscience si nette de ce que vous me dites que je ne perds pas espérance de vous faire connaître sa pureté .
C'est pourtant une chose impossible, si vous ne m'accordez une visite d'une demi-heure et je ne comprends pas par quel motif vous me la refusez si opiniâtrement. Je vous conjure encore une fois de venir ici, et puisque vous ne voulez pas que ce soit aujourd'hui, je vous supplie que ce soit demain. Si vous n'y venez, peut-être ne me fermerez-vous pas votre porte, et je vous poursuivrai de si près que vous serez contraint d'avouer que vous avez un peu de tort. Vous me voulez cependant faire passer pour ridicule, en me disant que vous n'êtes brouillé avec moi qu'à cause que vous êtes fâché de mon départ. Si cela était ainsi je mériterais les petites maisons et non pas votre haine. Mais il y a toute différence, et j'ai seulement peine à comprendre que quand on aime une personne et qu'on la regrette, il faille, à cause de cela, lui faire froid au dernier point les dernières fois qu'on la voit. Cela est une façon d'agir toute extraordinaire, et comme je n'y étais pas accoutumée, vous devez excuser ma surprise. Cependant je vous conjure de croire qu'il n'y a pas un seul de ces anciens et nouveaux amis dont vous me parlez que j'estime ni que j'aime tant que vous. C'est pourquoi, devant que de vous perdre, donnez moi la consolation de vous mettre dans votre tort, et dire que c'est vous qui ne m'aimez plus. CHANTAL
5 - Lettre à Bussy-Rabutin année 55
Voici la troisième fois que je vous écris depuis que vous êtes parti ; c'est assez pour vous faire voir que je n'ai rien sur le cœur contre vous.
Je ne crois pas avoir jamais rien lu de plus agréable que la relation que vous me faites de votre adieu à votre maîtresse. Ce que vous dites, que l'amour est un vrai recommenceur est tellement joli et tellement vrai que je suis étonnée que, l'ayant pensé mille fois, je n‘ai jamais eu l'esprit de le dire. Je me suis même quelque fois aperçue que l'amitié se voulait mêler en cela de contrefaire l'amour et qu'en sa manière elle était aussi une vraie recommenceuse. Cependant, quoiqu'il n'y ait rien de plus galant que ce que vous me dites sur votre affaire, je ne me sens point tentée de vous faire une pareille confidence sur ce qui se passe entre le surintendant et moi, et je serais au désespoir de vous pouvoir mander quelque chose d'approchant.
On m'a dit que vous sollicitiez de demeurer sur la frontière cet hiver. Comme vous savez, mon pauvre cousin, que je vous aime un peu rustaudement, je voudrais qu'on vous l'accordât, car on dit qu'il n'y a rien qui avance tant les gens, et vous ne doutez pas de la passion que j'ai pour votre fortune. Mais, quoiqu'il puisse arriver, je serai contente. Si vous demeurez sur la frontière, l'amitié solide y trouvera son compte, et si vous revenez, l'amitié tendre sera satisfaite.
Adieu, mon cher cousin. Mandez-moi s'il est vrai que vous vouliez passer l'hiver sur la frontière, et croyez surtout que je suis la plus fidèle amie que vous ayez au monde.

Ici se situe l'épisode du portrait que Madame de Sévigné découvre dans l'Histoire Amoureuse des Gaules de son cousin Bussy-Rabutin.

6 - Lettre à Bussy-Rabutin le 26 juillet 1668
Je veux commencer à répondre en deux mots à votre lettre du neuf de ce mois, et puis notre procès sera fini. Nous sommes proches, et de même sang ; nous nous plaisons, nous nous aimons, nous prenons intérêt dans nos fortunes. Vous me parlez de vous avancer de l'argent sur les dix mille écus que vous aviez à toucher dans la succession de Monsieur de Chalon. Vous dites que je vous l'ai refusé, et moi, je vous dit que je vous l'ai prêté car vous savez fort bien, et notre ami Corbinelli en est témoin, que mon cœur le voulut d'abord, et que lorsque nous cherchions quelques formalités, pour avoir le consentement de Neuchèse, afin d'entrer en votre place pour être payé, l'impatience vous prit ; et m'étant trouvée par malheur assez imparfaite de corps et d'esprit pour vous donner sujet de faire un fort joli portrait de moi, vous le fîtes, et vous préférâtes à notre ancienne amitié, à votre nom, et à la justice même, le plaisir d'être loué de votre ouvrage. Vous savez qu'une dame de vos amies vous obligea généreusement de le brûler ; elle crut que vous l'aviez fait, je le crus aussi ; et quelques temps après, ayant su que vous aviez fait des merveilles sur le sujet de Monsieur Foucquet et le mien, cette conduite acheva de me faire revenir. Je me raccommodai avec vous à mon retour de Bretagne ; mais avec quelle sincérité ! Vous le savez. Vous savez encore notre voyage de Bourgogne, et avec quelle franchise je vous redonnai toute la part que vous aviez jamais eue dans mon amitié. Je reviens entêtée de votre société. Il y eut des gens qui me dirent en ce temps là : "J'ai vu votre portrait entre les mains de Madame de la Baume, je l'ai vu." Je ne réponds que par un sourire dédaigneux, ayant pitié de ceux qui s'amusaient à croire à leurs yeux. "Je l'ai vu", me dit-on encore au bout de huit jours ; et moi de sourire encore. Je le redis en riant à Corbinelli ; je repris ce même sourire moqueur qui m'avait déjà servi en deux occasions, et je demeurai cinq ou six mois de cette sorte, faisant pitié à ceux dont je m'étais moquée. Enfin, le jour malheureux arriva, où je vis moi-même, et de mes propres yeux bigarrés, ce que je n'avais pas voulu croire. Si les cornes me fussent venues à la tête, j'aurais été bien moins étonnée. Je le lus, et je le relus, ce cruel portrait ; je l'aurais trouvé très joli s'il eût été d'une autre que de moi, et d'un autre que de vous. Je le trouvai même si bien enchâssé, et tenant si bien sa place dans le livre, que je n'eus pas la consolation de me pouvoir flatter qu'il fût d'un autre que de vous. Je le reconnus à plusieurs choses que j'en avais ouï dire, plutôt qu'à la peinture de mes sentiments que je méconnus entièrement. Enfin je vous vis au Palais Royal, où je vous dis que ce livre courait. Vous voulûtes me conter qu'il fallait qu'on eût fait ce portrait de mémoire, et qu'on l'avait mis là. Je ne vous crus point du tout. Je vis que vous vous étiez moqué de Madame de Montglas et de moi ; Que j'avais été votre dupe ; que vous aviez abusé de ma simplicité, et que vous aviez eu sujet de me trouver bien innocente, en voyant le retour de mon cœur pour vous, et sachant que le vôtre me trahissait : vous savez la suite.
Etre dans les mains de tout le monde ; se trouver imprimée ; être le livre de divertissement de toutes les provinces, où ces choses là font un tort irréparable ; se rencontrer dans les bibliothèques, et recevoir cette douleur, par qui ? Je ne veux point vous étaler davantage toutes mes raisons : vous avez bien de l'esprit, et je suis assurée que si vous voulez faire un quart d'heure de réflexions, vous les verrez, et vous les sentirez comme moi.
Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vous conjurant d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ai tort. Avouez que vous avez cruellement offensé l'amitié qui était entre nous, et je suis désarmée. Mais de croire que si vous répondez, je puisse jamais me taire, vous auriez tort ; car ce m'est une chose impossible. Je verbaliserai toujours : au lieu d'écrire en deux mots comme je vous l'avais promis, j'écrirai en deux mille ; et enfin j'en ferai tant, par des lettres d'une longueur cruelle et d'un ennui mortel que je vous obligerai malgré vous à me demander pardon , c'est-à-dire à me demander la vie.
Faites-le donc de bonne grâce.
7 - Lettre. [06 février 1671- 9 février 71- 9 Mars 71- 16 Mars 72]
Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre ; je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse ; mais si vous songez à moi, ma pauvre bonne, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous. Rien ne me donne de distractions ; je suis toujours avec vous ; je vois ce carrosse qui avance toujours et qui n'approchera jamais de moi. Je suis toujours dans les grands chemins ; les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au désespoir ; le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une carte devant les yeux ; je sais tous les lieux où vous couchez.
Toute votre chambre me tue ; j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue d'une fenêtre sur ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse de d'Hacqueville, et par où je vous rappelai. Je me fais peur quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre car je suis folle quelque fois.
Vous me demandez ma chère enfant si j'aime toujours bien la vie. Je vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants ; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort : je me trouve si malheureuse d'avoir à finir tout ceci par elle, que si je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m'embarrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon consentement ; il faut que j'en sorte, cela m'assomme ; et comment en sortirai-je ? Par où ? Par quelle porte ? Quand sera-ce ? En quelle disposition ? Souffrirai-je mille et mille douleurs qui me feront mourir désespérée ? Aurai-je un transport au cerveau ? Mourrai-je d'un accident ? Comment serai-je avec Dieu ? Qu'aurai-je à lui présenter ? La crainte, la nécessité, feront-elles mon retour vers lui ? N'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur ? Que puis-je espérer ? Suis-je digne du paradis ? Suis-je digne de l'enfer ? Quelle alternative ! Quel embarras ! Rien n'est si fou que de mettre son salut dans l'incertitude ; mais rien n'est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde le plus aisée à comprendre. Je m'abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie par ce qu'elle m'y mène, que par les épines qui s'y rencontrent . Vous me direz que je veux vivre éternellement ? Point du tout. Mais si on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé à mourir entre les bras de ma nourrice : cela m'aurait ôté bien des ennuis et m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément ; mais parlons d'autre chose.
Adieu ma divine bonne ; que vous dirai-je de mon amitié et de tout l'intérêt que je prends à vous à vingt lieues à la ronde, depuis les plus grandes jusques aux plus petites choses.

Ici se situe l'épisode :

Bel Tiempo ... Musica ...Musica.

Lettre (montage) "Messieurs les Postillons"
Je suis en fantaisie d'admirer l'honnêteté de ces messieurs les postillons.
Les honnêtes gens !
Qu'ils sont obligeants et que c'est une belle invention que la poste !
J'ai quelquefois envie de leur témoigner ma reconnaissance !
Vendredi, j'arrivai à Laval. J'arrêtai à la poste où je devais recevoir votre paquet.
Pendant que je discourais à la poste, je vois justement arriver cet honnête homme.
Cet homme si obligeant, crotté jusqu'au cul, qui m'apportait votre lettre.
Je pensais l'embrasser !
On ne peut se lasser d'admirer la diligence et la fidélité de la poste.
Si l'on pouvait écrire tous les jours, je le trouverais fort bon.
J'écris tant qu'il plaît à ma plume !...
J'écris tant qu'il plaît à ma plume !...

8 - Lettre, à Coulanges. Le 15 décembre 1670
Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie : enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est- il pas juste ; une chose que l'on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon ?) ; une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde ; une chose quicomble de joie Madame de Rohan et Madame d'Hauterive ; une chose enfin, qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire ; devinez la : je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue au chien ? Et bien ! Il faut donc vous la dire : Monsieur de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix ; je vous le donne en cent. Madame de Coulanges dit : "voilà qui est bien difficile à deviner ; c'est Madame de Lavallière. -- Point du tout, Madame. -- C'est donc Mademoiselle de Retz ? -- Point du tout, vous êtes bien provinciale. -- Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous, C'est mademoiselle Colbert ? -- Encore moins. ... C'est assurément Mademoiselle de Créquy ?" -- Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse dimanche au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle, Mademoiselle de... Mademoiselle... devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi ! Par ma foi ! Ma foi jurée ! Mademoiselle, la grande Mademoiselle ; Mademoiselle, fille de feu Monsieur ; Mademoiselle, petite fille de Henri IV ; Mademoiselle d'Eu, Mademoiselle de Dombes, Mademoiselle de Montpensier, Mademoiselle d'Orléans ; Mademoiselle, cousine germaine du Roi ; Mademoiselle, destinée au trône ; Mademoiselle, le seul parti de France qui fut digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous vous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer ; si enfin vous nous dites des injures : nous trouverons que vous avez raison ; nous en avons fait autant que vous. Adieu ; les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous ferons voir si nous disons vrai ou non.

Ici se situe l'épisode du jeu de théâtre de Molière : "Le Bourgeois Gentilhomme" Extrait de la pièce de Molière, interprêté par la Marquise et sa servante. (Mme de Sévigné adorait le théâtre contemporain et ici, par amusement, elle reproduit une scène de cette comédie)

9 - Lettre à d'Hacqueville
aux Rochers, mercredi 17 juin 1671.
Je vous écris avec un serrement de cœur qui me tue ; je suis incapable d'écrire à d'autres qu'à vous, parce qu'il n'y a que vous qui ayez la bonté d'entrer dans mes extrêmes tendresses. Enfin, voilà le second ordinaire que je ne reçois point de nouvelles de ma fille : je tremble depuis la tête jusqu'aux pieds, je n'ai pas l'usage de raison, je ne dors point ; et si je dors, je me réveille avec des sursauts qui sont pires que de ne pas dormir. Je ne puis comprendre ce qui empêche que je n'aie des lettres comme j'ai accoutumé. Dubois me parle de mes lettres qu'il envoie très fidèlement ; mais il ne m'envoie rien, et ne me donne point de raison de celles de Provence. Mais, mon cher Monsieur, d'où cela vient-il ? Ma fille ne m'écrit-elle plus ? Est-elle malade ? Me prend-on mes lettres ? Car, pour les retardements de la poste, cela ne pourrait pas faire un tel désordre. Ah ! Mon Dieu, que je suis malheureuse de n'avoir personne avec qui pleurer ! J'aurais cette consolation avec vous, et toute votre sagesse ne m'empêcherait pas de vous faire voir toute ma folie. Mais n'ai-je pas raison d'être en peine ? Soulagez donc mon inquiétude, et courez dans les lieux où ma fille écrit afin que je sache au moins comme elle se porte. Je m'accommoderai mieux de voir qu'elle écrit à d'autres, que de l'inquiétude où je suis de sa santé. Enfin, je n'ai pas reçu de ses lettres depuis le 5 de ce mois, elles étaient du 23 et 26 mai ; voilà donc douze jours et deux ordinaires de poste. Mon cher Monsieur, faites-moi promptement réponse ; l'état où je suis vous ferait pitié.
Ecrivez un peu mieux ; j'ai peine à lire vos lettres, et j'en meurs d'envie. Je ne réponds point à toutes vos nouvelles, je suis incapable de tout. Mon fils est revenu de Rennes ; il y a dépensé quatre cent francs en trois jours : la pluie est continuelle. Mais tous ces chagrins seraient légers, si j'avais des lettres de Provence. Ayez pitié de moi ; courez à la poste, apprenez ce qui m'empêche d'en avoir comme à l'ordinaire. Je n'écris à personne et je serais honteuse de vous faire voir tant de faiblesses, si je ne connaissais vos extrêmes bontés.
Le gros abbé se plaint de moi ; il dit qu'il n'a reçu qu'une de mes lettres. Je lui ai écrit deux fois ; dites lui, et que je l'aime toujours.
10 - Lettre à Madame de Grignan, le 20 février 1671
Vous saurez, ma petite, qu'avant hier, mercredi, après être revenue de chez Monsieur de Coulanges, où nous faisons nos paquets les jours d'ordinaire, je revins me coucher. Cela n'est pas extraordinaire ; mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu'à trois heures après minuit j'entendis crier au voleur, au feu, et ces cris si près de moi et si redoublés, que je ne doutai point que ce ne fût ici ; je crus même entendre qu'on parlait de ma petite-fille ; je ne doutai pas qu'elle ne fût brûlée. Je me levai dans cette crainte, sans lumière,avec un tremblement qui m'empêchait quasi de me soutenir. Je courus à son appartement, qui est le vôtre : je trouvai tout dans une grande tranquillité ; mais je vis la maison de Guitaut toute en feu ; Les flammes passaient pardessus la maison de Madame de Vauvineux. On voyait dans nos cours, et surtout chez Monsieur de Guitaut, une clarté qui faisait horreur : c'étaient des cris, c'était une confusion, c'étaient des bruits épouvantables, des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma porte, j'envoyai mes gens au secours. Monsieur de Guitaut m'envoya une cassette de ce qu'il a de plus précieux ; je la mis dans mon cabinet, et puis je voulus aller dans la rue pour bayer comme les autres ; j'y trouvai Monsieur et Madame de Guitaut quasi nus, Madame de Vauvineux, l'ambassadeur de Venise, tous ses gens, la petite Vauvineux qu'on portait tout endormie chez l'ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselle d'argent qu'on sauvait chez lui. Madame de Vauvineux faisait démeubler. Pour moi, j'étais comme dans une île, mais j'avais grand'pitié de mes pauvres voisins. Madame Guéton et son frère donnaient de très bons conseils ; nous étions tous dans la consternation : le feu était si allumé qu'on osait en approcher, et l'on n'espérait la fin de cette embrasement qu'avec la fin de la maison de ce pauvre Guitaut. Il faisait pitié ; il voulait aller sauver sa mère qui brûlait au troisième étage ; sa femme s'attachait à lui, qui le retenait avec violence ; il était entre la douleur de ne pas secourir sa mère et la crainte de blesser sa femme, grosse de cinq mois : il faisait pitié. Enfin il me pria de tenir sa femme, je le fis : il trouva que sa mère avait passé au travers de la flamme et qu'elle était sauvée. Il voulut aller sauver quelques papiers ; il ne put approcher du lieu où ils étaient. Enfin il revint à nous dans cette rue où j'avais fait asseoir sa femme. Des capucins, pleins de charité et d'adresse travaillèrent si bien, qu'ils coupèrent le feu.
On jeta de l'eau sur les restes de l'embrasement, et enfin "le combat finit faute de combattants". (...)
Vous m'allez demander comment le feu s'était mis à cette maison : on en sait rien ; mais si on avait pu rire en une si triste occasion, quels portraits n'aurait-on point fait de l'état où nous étions tous ? Guitaut était nu en chemise, avec des chausses ; Madame de Guitaut était nue-jambe, et avait perdu une de ses mules de chambre ; Madame de Vauvineux était en petite jupe, sans robe de chambre ; tous les valets, tous les voisins en bonnets de nuit. L'ambassadeur était en robe de chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la sérénissime. Mais son secrétaire était admirable ; vous parler de la poitrine d'Hercule ! Vraiment, celle-ci était bien autre chose ; on la voyait toute entière : elle était blanche, grasse, potelée, et surtout sans aucune chemise, car le cordon qui la devait attacher avait été perdu à la bataille. Voilà les tristes nouvelles de notre quartier. Je prie Monsieur Deville de faire tous les soirs une ronde pour voir si le feu est éteint partout ; on ne saurait avoir trop de précaution pour éviter ce malheur.
Je souhaite, ma bonne, que l'eau vous ait été favorable ; en un mot, je vous souhaite tous les biens, et prie Dieu qu'il vous garantisse de tous les maux.
11 - Lettre, à sa fille, le 11 février 1671
Je ne veux point que vous disiez que j'étais un rideau qui vous cachait ; tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau ; il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre perfection ; nous l'avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis toute nue, qu'on m'a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable. Je n'ose plus voir le monde , et quoi qu'on ait fait pour m'y remettre, j'ai passé tous ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu de gens sont dignes de comprendre ce que je sens ; j'ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j'ai évité les autres.
12 -Lettre à sa fille, à Paris le 17 juillet 1676
Enfin c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air: son pauvre petit corps a été jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et les cendres au vent ; de sorte que nous la respirerons, et par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tous étonnés. Elle fut jugée dès hier ; ce matin on lui a lu son arrêt, qui était de faire amende honorable à Notre-Dame, et d'avoir la tête coupée, son corps brûlé, les cendres au vent . On l'a présentée à la question : elle a dit qu'il n'en était pas besoin, et qu'elle dirait tout ; en effet, jusqu'à cinq heures du soir elle a conté sa vie, encore plus épouvantable qu'on ne le pensait. Elle a empoisonné dix fois de suite son père (elle ne pouvait en venir à bout), ses frères et plusieurs autres ; et toujours l'amour et les confidences mélées partout. Elle n'a rien dit contre Penautier. Après cette confession, on n'a pas laissé de lui donner la question dès le matin, ordinaire et extraordinaire : elle n'en a pas dit d'avantage. Elle a demandé à parler à Monsieur le procureur général ; elle a été une heure avec lui : on ne sait point encore le sujet de cette conversation. A six heures on l'a menée nue en chemise et la corde au cou, à Notre-Dame, faire l'amende honorable ; et puis on l'a remise dans le même tombereau, où je l'ai vue, jetée à reculons sur de la paille, avec une cornette basse et sa chemise, un docteur auprès d'elle, le bourreau de l'autre côté : en vérité cela m'a fait frémir. Ceux qui ont vu l'exécution disent qu'elle a monté sur l'échafaud avec bien du courage. Pour moi, j'étais sur le pont Notre-Dame, avec la bonne d'Escars ; j'amais il ne s'est vu tant de monde, ni Paris si ému ni si attentif ; et demandez moi ce qu'on a vu, car pour moi je n'ai vu qu'une cornette.
 
 
15 - Lettre à sa fille, le 29 septembre 1675
J'ai trouvé ces bois d'une beauté et d'une tristesse extraordinaires : tous ces arbres que vous avez vus si petits, sont devenus grands, droits et beaux en perfection ; ils sont élagués, et font une ombre agréable ; ils ont quarante à cinquante pieds de hauteur. La bonté du terrain y a contribué plus que leur âge. Il y a un petit air d'amour maternel dans ce détail ; songez que je les ai tous plantés, et que je les ai vus, comme dit Molière après Monsieur de Montbazon, pas plus haut que cela.
C'est ici une solitude faite exprès pour bien rêver ; vous en feriez bien votre profit, et je n'en use pas mal : si les pensées n'y sont pas tout à fait noires, du moins elles en sont approchantes ; je pense à vous à tout moment ; je vous regrette, je vous souhaite : votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez vous que tous cela fasse entre chien et loup ? Cela me met ces vers dans la tête.
16 - Lettre, à Coulanges, le 22 juillet 1671
Mon cher cousin, vous aurez bientôt l'honneur de voir Picard ; et comme il est frère du laquais de Madame de Coulanges, je suis bien aise de vous rendre compte de mon procédé. Vous savez que Madame le Duchesse de Chaulnes est à Vitré ; elle y attend le Duc son mari dans dix ou douze jours avec les états de Bretagne. Vous croyez que j'extravague ? Elle attend donc son mari avec tous les états ; et en attendant elle est à Vitré toute seule, mourant d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais revenir à Picard ? Elle meurt donc d'ennui ; je suis sa seule consolation ; et vous croyez bien que je l'emporte d'une grande hauteur sur Mesdemoiselles de Kerbonne et de Kerqueoison. Voici un grand circuit mais nous arriverons au but. Comme je suis donc sa seule consolation, après l'avoir été voir, elle viendra ici, et je veux qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller ? Voici une autre petite proposition incidente : vous savez qu'on fait les foins ; je n'avais pas d'ouvriers ; j'envoie dans cette prairie, que les poètes ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient pour venir nettoyer ici : vous n'y voyez encore goutte. Et en leur place, j'envoie tous mes gens faner. Savez-vous ce que c'est que faner ? Il faut que je vous l'explique : faner est la plus jolie chose du monde, c'est retourner du foin en batifolant dans une prairie ; dès qu'on en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allèrent gaiement ; le seul Picard vint me dire qu'il n'irait pas, qu'il n'était pas entré à mon service pour cela, que ce n'était pas son métier, et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi ! La colère me monte à la tête. Je songeai que c'était la centième sottise qu'il m'avait faite, qu'il n'avait ni cœur ni affection ; en un mot, la mesure était comble. Je l'ai pris au mot ; et quoi qu'on m'ait pu dire pour lui, je suis demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C'est une justice de traiter les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si vous le voyez, ne le recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez point, et songez que c'est le garçon du monde qui aime le moins à faner...
17 - Lettre à sa fille, aux Rochers, le 23 avril 1690
Il ne tient qu'à vous de croire que cet attachement est une dépravation ; cependant vous vous tenez dans la possession de m'aimer de tout votre cœur, et bien plus que votre prochain, que vous n'aimez que comme vous-même. Voilà bien de quoi ! Voilà, ma chère bonne, ce que vous me dites. Si vous pensez que ces paroles passent superficiellement dans mon cœur, vous vous trompez. Je les sens vivement. Elles s'y établissent. Je me les dis et les redis, et même je prends plaisir à vous les redire, comme pour renouveler vos voeux et vos engagements. Les personnes sincères comme vous donnent un grand poids à leurs paroles. Je vis donc heureuse et contente sur la foi des vôtres. En vérité, elle est trop grande et trop sensible, cette amitié ; il me semble que, par un esprit de justice je serais obligée d'en retrancher, car la tendresse des mères n'est pas ordinairement la règle de celle des filles, mais vous n'êtes point aussi comme les autres. Ainsi je jouirai sans scrupule de tous les biens que vous me faites.
18 - Lettre à sa fille, aux Rochers, lundi 3 Février 1676
(De Mme de Sévigné dictant à son fils)
Devinez ce que c'est, ma fille, que la chose du monde qui vient le plus vite et qui s'en va le plus lentement, qui vous fait approcher le plus près de la convalescence, et qui vous en retire le plus loin, qui vous fait toucher l'état du monde le plus agréable et qui vous empêche le plus d'en jouir, qui vous donne les plus belles espérances du monde et qui en éloigne le plus l'effet : ne sauriez-vous le deviner ? Jetez-vous votre langue aux chiens ? C'est un rhumatisme.
Il y a vingt-trois jours que j'en suis malade ; depuis le quatorze, je suis sans fièvre et sans douleurs ; et dans cet état bienheureux, croyant être en état de marcher, qui est tout ce que je souhaite, je me trouve enflée de tous côtés, les pieds, les jambes, les mains, les bras ; et cette enflure, qui s'appelle ma guérison, et qui l'est effectivement, fait tout le sujet de mon impatience, et ferait celui de mon mérite, si j'étais bonne. Cependant je crois que voilà qui est fait, et que dans deux jours je pourrai marcher.
19 - Lettre à sa fille à Paris le 10 Avril 1676
Vous voyez que mon écriture prend sa forme ordinaire. Toute la guérison de ma main se renferme dans l'écriture. Elle sait bien que je la quitterai volontiers du reste d'ici à quelque temps. Je ne puis rien porter. Une cuillère me paraît la machine du monde, et je suis encore assujettie à toutes les dépendances les plus fâcheuses et les plus humiliantes que vous puissiez vous imaginer, mais je ne me plains de rien puisque je vous écris.
Je garde ma chambre très fidèlement, et j'ai remis mes Pâques à dimanche, afin d'avoir dix jours entiers à me reposer.
Madame de Coulanges apporte au coin de mon feu les restes de sa petite maladie ; je lui portai hier mon mal de genou et mes pantoufles.
20 - Lettre à sa fille, à Vichy
J'ai commencé aujourd'hui la douche : c'est une assez bonne répétition du purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu sous terre, où l'on trouve un tuyau de cette eau chaude, qu'une femme vous fait aller où vous voulez. Cet état où l'on conserve à peine une feuille de figuier pour tout habillement, est une chose assez humiliante. J'avais voulu mes deux femmes de chambre, pour voir encore quelqu'un de connaissance. Derrière le rideau se met quelqu'un qui vous soutient le courage pendant une demi-heure ; c'était pour moi un médecin de Ganat, que Madame de Noailles a mené à toutes ses eaux, qu'elle aime fort, qui est un fort honnête garçon, point charlatan ni préoccupé de rien, qu'elle m'a envoyé par pure amitié. Je le retiens, m'en dût-il coûter mon bonnet ; car ceux d'ici me sont insupportables : cet homme m'amuse. Il ne ressemble point à un vilain médecin, il ne ressemble point aussi à celui de Chelles ; il a de l'esprit, de l'honnêteté ; il connaît le monde ; enfin j'en suis contente. Il me parlait donc pendant que j'étais au supplice. Représentez-vous un jet d'eau contre quelqu'une de vos pauvres parties, toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met d'abord l'alarme partout, pour mettre en mouvement tous les esprits ; et puis on s'attache aux jointures qui ont été affligées ; mais quand on vient à la nuque du cou, c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre ; cependant c'est là le noeud de l'affaire. Il faut tout souffrir, et l'on souffre tout, et l'on n'est point brûlée, et on se met ensuite dans un lit chaud, où l'on sue abondamment, et voilà ce qui guérit. Voici encore où mon médecin est bon ; car au lieu de m'abandonner à deux heures d'un ennui qui ne se peut séparer de la sueur, je le fais lire, et cela me divertit. Enfin je ferai cette vie pendant sept ou huit jours, pendant lesquels je croyais boire, mais on ne veut pas, ce serait trop de choses ; de sorte que c'est une petite allonge à mon voyage. C'est comme si je renouvelais un bail de vie et de santé.
21 - Lettre à sa fille, le vingt octobre 1677
J'admire comme je vous écris avec vivacité, et comme je hais d'écrire à tout le reste du monde. Je trouve, en écrivant ceci, que rien n'est moins tendre que ce que je dis : comment ? J'aime à vous écrire ! C'est donc signe que j'aime votre absence, ma fille : voilà qui est épouvantable.
22 - Lettre à Bussy-Rabutin, à Paris le deux janvier 1681
Bonjour et bon an, mon cher cousin. Je prends mon temps pour vous demander pardon après une bonne fête, et en vous souhaitant mille bonnes choses cette année suivie de plusieurs autres. Il me semble qu'en vous adoucissant ainsi l'esprit, je vous disposerai à me pardonner d'avoir été si longtemps sans vous écrire, et à cette jolie veuve que j'aime tant...
Nous avons ici une comète qui est bien étendue aussi ; c'est la plus belle queue qu'il est possible de voir. Tout les grands personnages sont alarmés, et croient fermement que le ciel, bien occupé de leur perte, en donne des avertissements par cette comète. On dit que, le cardinal Mazarin étant désespéré des médecins, ses courtisans crurent qu'il fallait honorer son agonie d'un prodige, et lui dirent qu'il paraissait une grande comète qui leur faisait peur. Il eut la force de se moquer d'eux, et il leur dit plaisamment que la comète lui faisait trop d'honneur. En vérité, on devrait en dire autant que lui ; et l'orgueil humain se fait trop d'honneur de croire qu'il y ait de grandes affaires dans les astres quand on doit mourir.
23 - Lettre, à Monsieur Rabutin à Livry le trois novembre 1671
Je suis venue ici achever les beaux jours, et dire adieu aux feuilles ; elles sont encore toutes aux arbres ; elles n'ont fait que changer de couleur : au lieu d'être vertes elles sont aurores, et de tant de sortes d'aurore, que cela compose un brocart d'or riche et magnifique, que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer.
24 -Lettre à Ponponne, Paris 1er Décembre 1664
Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très vraie et qui vous divertira. Le Roi se mêle depuis peu de faire des vers ; MM. de Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comme il s'y faut prendre. Il fit l'autre jour un petit madrigal, que lui même ne trouva pas trop joli. Un matin, il dit au Maréchal de Gramont : "Monsieur le Maréchal, je vous prie, lisez ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent. Par ce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons.". Le Maréchal, après avoir lu, dit au Roi : "Sire, votre Majesté juge divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu." Le Roi se mit à rire, et lui dit : "N' est-il pas vrai que celui qui l'a fait est bien fat ? - Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. - Oh bien ! dit le Roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement ; c'est moi qui l'ai fait. - Ah ! Sire, quelle trahison ! Que votre Majesté me le rende ; je l'ai lu brusquement. - Non, Monsieur le Maréchal ; les premiers sentiments sont toujours les plus naturels." Le Roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le Roi en fît là-dessus, et qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité.
25 - Lettre à Bussy-Rabutin, à Paris le treize novembre 1687
Je reçois présentement une lettre de vous, mon cher cousin, la plus aimable et la plus tendre qui fut jamais. Je n'ai jamais vu expliquer l'amitié si naturellement, et d'une manière si propre à persuader. Enfin vous m'avez persuadée, et je crois que ma vie est nécessaire à la conservation et à l'agrément de la vôtre. Je m'en vais donc vous en rendre compte, pour vous rassurer et vous faire connaître l'état où je suis.
Je reprends dès les derniers jours de la vie de mon cher oncle l'abbé, à qui, comme vous savez, j'avais des obligations infinies. Je lui devais la douceur et le repos de ma vie ; c'est à lui à qui vous devez la joie que j'apportais dans votre société : sans lui, nous n'aurions jamais ri ensemble ; vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma vivacité, le don que j'avais de vous bien entendre, l'intelligence qui me faisait comprendre ce que vous aviez dit et deviner ce que vous alliez dire ; en un mot, le bon abbé, en me retirant des abîmes où Monsieur de Sévigné m'avait laissée, m'a rendue telle que j'étais, telle que vous m'avez vue, et digne de votre estime et de votre amitié. Je tire le rideau sur vos torts ; ils sont grands, mais il les faut oublier, et vous dire que j'ai senti vivement la perte de cette agréable source de tout le repos de ma vie. Il est mort en sept jours, d'une fièvre continue, comme un jeune homme, avec des sentiments très chrétiens, dont j'étais extrêmement touchée ; car Dieu m'a donné un fonds de religion qui m'a fait regarder assez solidement cette dernière action de la vie. La sienne a duré quatre-vingts ans ; il a vécu avec honneur, il est mort chrétiennement : Dieu nous fasse la même grâce !
Voilà, mon cher cousin, où j'en suis. Votre santé dépendant de la mienne, en voilà une grande provision pour vous. Songez à votre rhume, et comme cela faites moi bien porter. Il faut que nous allions ensemble, et que nous ne nous quittions point.
26 - Lettre à sa fille, mardi dix sept septembre 1675
Je suis
Dans un petit bateau,
Dans le courant de l'eau,
Fort loin de mon château
Je pense même que je puis achever Ah ! Quelle folie !
Car les eaux sont si basses, et je suis si souvent engravée, que je regrette mon équipage, qui ne s'arrête point, et qui va son train. On s'ennuie sur l'eau quand on y est seule. Mais enfin c'est une folie de s'embarquer, quand on est à Orléans, et peut-être même à Paris, mais il est vrai qu'on se croit obligée à prendre des bateliers, comme à Chartres d'acheter des chapelets.
Il y a trente lieues de Saumur à Nantes. Nous avons résolu de les faire en deux jours et d'arriver aujourd'hui, mardi dix sept de septembre, à Nantes. Dans ce dessein, nous allâmes hier deux heures de nuit ; nous nous engravâmes, et nous demeurâmes à deux cents pas de notre hôtellerie sans pouvoir aborder. Nous revînmes au bruit d'un chien, et nous arrivâmes à minuit dans un tugurio, plus pauvre, plus misérable qu'on ne peut vous le représenter ; il n'y avait rien du tout que de vieilles femmes qui filaient, et de la paille fraîche, sur quoi nous avons tous couché sans nousdépouiller.
J'aurais bien ri, sans l'abbé que je meurs de honte d'exposer à la fatigue d'un voyage. Nous nous sommes rembarqués à la pointe du jour, et nous étions si parfaitement bien établis dans notre gravier que nous avons été près d'une heure avant que de reprendre le fil de notre discours. Nous voulons, contre vent et marée, arriver à Nantes ; Nous ramons tous. J'y trouverai de vos lettres, ma bonne, mais j'ai si bonne opinion de votre amitié que je suis persuadée que vous serez aise de savoir des nouvelles de mon voyage.
Je me porte très bien ; il ne me faudrait qu'un peu de causerie. Je mange tristement des melons ; c'est selon Bourdelot qu'il faut se gouverner sur cette route. Notre bon abbé se porte bien ; c'est toute mon application.
Je vous écrirai de Nantes. Comme vous pouvez croire, j'ai de l'impatience d'y savoir de vos nouvelles.
Adieu, ma très chère, très aimable et très parfaitement aimée. Vous êtes ma chère enfant.
J'embrasse le Matou*.____________________FIN.

*Surnom donné affectueusement (?) à M. de Grignan.

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